Textes

Extrait

 

 
« C’est elle qui a choisi le restaurant. Une pizzeria. Four à bois, bouteilles habillées de paille. Elle s’installe devant une fresque qui représente la ville de Naples. Elle revoit la ville en pente, une échoppe où elle buvait un merveilleux café, la pension choisie par Jean. Il lui avait acheté des camées là-bas, qu’elle s’est fait cambrioler depuis. Son coeur devrait peut-être se serrer à ces pensées, mais il accomplit tout juste son travail. Il fait bien chaud dans le restaurant, et sur la table, il y a une lampe rouge.

 

Le garçon apporte deux verres emplis d’un apéritif, la carte, et lui suggère d’envisager les aubergines au gratin. Mais oui, des tonnes de gras pour passer tout le reste de la journée pliée en deux, et pourquoi pas du canard pendant qu’on y est. Francine dit qu’elle prend note. Il sera toujours temps de se braquer lorsqu’elle aura sa fille en face d’elle.

 

Mais que reproche-t-elle à Roni, exactement? Son indépendance forcenée? Son optimisme effrayant? Elle trouve tout ça plutôt fantastique. Ou alors sa façon de couper la parole à sa mère lorsque celle-ci est sur le point de parler d’elle? Il faudrait à ce rouleau compresseur une maman sans histoire, peut-être. Parce qu’on en revient toujours à ça. À ce malheur qu’on ne lui pardonne pas. À ce fil noir, qu’il conviendrait qu’elle tranche.

 

Allons, ce qui les sépare, sa fille et elle, Francine le sait bien, ce sont les larmes. Celles qu’elle ne peut pas verser. Lorsque Roni était petite, déjà, sur son visage tordu par de menus chagrins une eau merveilleuse jaillissait, qui précipitait Francine vers l’angoisse.

 

Roni était, et elle est restée, terriblement vivante. À côté d’elle, Francine se fait l’effet d’être un monstre.

 

Mais la porte du restaurant s’ouvre. En regardant sa fille, en l’entendant dire au garçon : « Ma mère est là », Francine sait qu’elles vont passer une fois de plus l’une à côté de l’autre. »

 

Extrait de Varsovie-Les Lilas, roman, 2019.